NARCO BUSINESS : Le récit d'une entreprise mexicaine très prospère

Publié le par souslesoleildemexico

Journaliste indépendante, ancienne journaliste au Monde pendant 15 ans et ex-correspondante du journal Libération au Mexique, Babette Stern vient de publier  "Narco Business", une enquête qui montre l’influence grandissante des cartels mexicains dans l’économie du pays.


 Quel est l'ampleur du narcotrafic au Mexique?
Babette Stern
: Le narco business est présent dans toute la société mexicaine, il faut juste rappeler quelques chiffres pour s'en rendre compte. Tout d'abord, on estime que le trafic de drogue avec les Etats-Unis représente un marché énorme de 450 milliards de dollars par an. Par ailleurs, plus de 80% du tissu économique et social mexicain serait infiltré par l'argent de la drogue. Enfin la politique menée par le gouvernement Calderon contre les cartels de la drogue a fait au bas mot 40.000 morts depuis 2007, c'est donc une véritable guerre civile.

 

La paix du PRI a explosé

 

Le trafic du Mexique avec les Etats-Unis ne date pas d'hier...
Le commerce de produits illégaux entre le Mexique et les Etats-Unis a commencé dans les années 20 lors de la prohibition. Des réseaux de trafiquants se sont alors constitués dans les Etats frontaliers en particulier celui du Sonora et Sinaloa pour vendre notamment du Whisky au voisin du nord. A partir de cette époque, de grandes familles mafieuses ont vu le jour et ont prospéré durant plusieurs générations. Les infrastructures étant déjà en place (réseau de transport, organisation...), c'était ensuite assez simple de s'adapter à tout autre type de trafic (marijuana, cocaïne...).
Cependant, ces mafias avaient des règles, un code d'honneur, et fonctionnaient un peu "à la papa" sans un recours systématique à la violence. De plus, à l'époque, le PRI, parti unique et véritable juge de paix, avait réussi à négocier avec ces cartels classiques une sorte de pacification de la société jusqu'en 1999.
Après le déclin des cartels colombiens, les cartels mexicains sont passés d'intermédiaires à organisateurs de la filière. Pour faire transiter la cocaïne aux Etats-Unis, la route des Antilles a été peu à peu délaissée au profit de la route mexicaine.
Très bien organisé, c'est tout d'abord le cartel de Guadalajara de Félix Gallardo qui a pris progressivement le contrôle puis celui de Sinaloa de Joaquín Guzmán Loera dit El Chapo dans les années 2000.

 

L'ascension des paramilitaires Zetas

 

Des cartels de plus en plus puissants ont donc pris le pouvoir ?
A partir de 2000  avec l'élection de Vicente Fox du PAN, le paysage politique est apparu plus éclaté et les narcotrafiquants sont devenus plus indépendants.
On peut situer le basculement en 1999 lorsque Osiel Cárdenas Guillén, le nouveau chef du cartel du Golfe recrute d'anciens militaires, les Gafes (Grupo Aeromobil de Fuerzas Especiales). Ces derniers, formés au passage pour la plupart par des instructeurs américains, français et israéliens, appartiennent aux unités d'élite entraînées pour arrêter les forces insurrectionnelles du Chiapas. Ce groupe de paramilitaires, qui deviendra Los Zetas, va se révéler d'une efficacité redoutable et s'émancipera de Osiel Cardenas après son extradition aux Etats-Unis...
La spirale de la violence commence ensuite vers 2007, date à laquelle le Cartel du Golfe paramilitarise ses infrastructures et s'attaque aussi aux migrants pour se diversifier. De son côté, le président Felipe Caldéron, qui n'a pas les moyens de faire un accord avec les cartels et qui a surtout besoin de se légitimer au regard de l'opinion publique depuis sa victoire électorale contestée, mobilise toute son armée dans cette guerre.

 

La spirale et l'impasse

 

Comment jugez-vous la politique anti-narco de Felipe Calderon depuis 2007?
Pour reprendre une expression consacrée, je considère que c'est "un bilan globalement négatif" car contrairement au discours officiel qui parle de victoires, il faut retenir avant tout les conséquences de cette politique. On constate désormais que la guerre est ouverte entre les cartels et on assiste à une escalade de la violence, parfois inouïe, commise par ces groupes criminels. Cette guerre civile a provoqué par ailleurs des milliers de morts et mais aussi des milliers d'orphelins. De plus, on remarque que l'armée est aujourd'hui omniprésente dans les rues d'un Mexique pourtant officiellement en paix et que la population se sent prise en otage. Certes les narcos sont atomisés mais ils se sentent de plus en plus puissants

 

Un gouvernement peut-il renoncer à lutter contre les narcotrafiquants?
La stratégie à adopter contre les mafias n'est jamais simple. On peut cependant se poser une question légitime, pourquoi on n'agit pas sur les infrastructures financières qui alimentent le narco-business. L'argent reste le nerf de la guerre, et l'on sait bien qu'en agissant sur les circuits financiers, on coupe les ressources. Mais il faut croire que concernant l'argent de la drogue "tout le monde en croque". Edgardo Buscaglia, expert en sécurité et crime organisé, parle de 81% du tissu économique et social du pays qui serait infiltrée par l'argent sale.

 

Peut-on envisager une sortie de cette spirale de violence?
Il est difficile aujourd'hui de savoir comment les choses vont tourner. Certes la société civile se réveille grâce à l'action d'associations et de personnalités militantes comme le poète Javier Sicilia.  Mais la mobilisation dans la population reste relativement faible car la plupart des Mexicains sont dans la survie. Le pays est assis entre deux chaises, d'un côté il appartient à l'OCDE, l'organisation des pays développés, et en même temps, 50% de sa population vit au dessous du seuil de pauvreté.
Par ailleurs, chaque solution apportée (légalisation des drogues, monopole d'un seul cartel) apportent son lot de questions: quelles drogues peut-on légaliser et qui contrôle? Quel cartel peut aujourd'hui maîtriser un marché partagé entre des groupuscules armés et incontrôlables.
Et puis, il faut aussi regarder de l'autre côté de la frontière, les Etats-Unis. Vont-ils s'attaquer à la demande et aux 30 millions de consommateurs américains, sont-ils prêts à contrôler la vente d'armes qui alimentent les mafias mexicaines? On peut en douter.

 

Propos recueillis par Jean-Marie LEGAUD (www.lepetitjournal.com/mexico) lundi 10 octobre 2011

 

Narco Business ou l'irrésistible ascension des mafias mexicaine de Babette Stern aux éditions Max Milo

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