AFFAIRE CASSEZ : Le point de vue du journal Proceso

Publié le par souslesoleildemexico

Jorge Carrasco Araizaga, journaliste à la revue Proceso, a suivi au sein de sa rédaction "l'affaire Cassez" depuis son origine. Il nous livre son point de vue sur les enjeux politiques et diplomatiques de ce fait judiciaire qui s'est transformé en affaire d'Etats entre la France et le Mexique.


Comment les journalistes de Proceso ont-ils abordé l'affaire Cassez ?
Le travail de Proceso a été de clarifier cette histoire sans prendre position. Nous ne nous prononçons donc pas sur l'innocence ou la culpabilité de Florence Cassez. Nous avons enquêté, nous connaissons le dossier et parlons avec les avocats. Pour ma part, je ne sais pas si Florence Cassez est innocente ou coupable. Ce que je sais, c'est que malgré les violations lors de la procédure pénale, le principe international de présomption d'innocence lui a été refusé.

Proceso a donc traité cette affaire uniquement sous un angle politique et judiciaire, à la différence des autres médias, qui en ont fait généralement une question de défense de la nation en mettant en avant les problèmes de kidnappings dont nous souffrons et en jouant sur la fibre nationaliste.


Pourquoi ce simple fait judiciaire, au départ, a pris une telle ampleur médiatique?
Le gouvernement de Felipe Calderon voulait montrer aux Mexicains et aux médias ses succès dans la lutte contre le crime organisé. Après l’émission de télévision où a été montré le montage, nous, les journalistes de Proceso, avons consulté le dossier et nous avons essayé de voir Florence Cassez dans la prison mais les autorités judiciaires ne nous ont pas permis de la rencontrer. Comme nous voulions établir une relation directe avec l'accusée, nous avons réalisé un entretien téléphonique un peu plus tard.

 

Le fait que l'accusée soit française a-t-il eu un impact?
L'important dans cette histoire n'est évidemment pas de mettre en avant la nationalité de l'accusée, mais de montrer le travail de la police mexicaine. Plusieurs médias en ont rajouté sur le fait qu'elle soit étrangère et l'ont représenté comme un trophée dans la bataille contre la délinquance. Et l'on voit le résultat que l'on a maintenant.

 

"Les juges rattrapés par la querelle entre les gouvernements"

 

Que peut-on reprocher à la justice mexicaine dans cette affaire ?
A partir du moment où le cas de Florence Cassez s'est transformé en affaire politique entre le Mexique et la France, le pouvoir judiciaire n’a pas été étranger à cette question. La classe politique et l’opinion publique ont fait alors pression sur le pouvoir judiciaire pour faire condamner l'accusée. Les juges mexicains ont été rattrapés par la querelle entre les gouvernements de Calderon et de Sarkozy, surtout après la demande d’extradition par le président français. Son autonomie et indépendance ont été mises en doute car les raisons pour lesquelles les magistrats ont refusé l'appel d'Amparo n’ont pas été claires (NDLR: l’Amparo est une procédure prévue par le droit mexicain concernant le respect ou non des droits constitutionnels de l’accusé et non sa culpabilité). Aujourd’hui, nous assistons à un nouveau scénario avec la possibilité que la Cour suprême de Justice de la nation révise le refus de l'appel d'Amparo.

 

Quelles ont été les conséquences des interventions de Nicolas Sarkozy ?
Dans un premier temps, le pouvoir judiciaire avait réduit la peine de 96 à 60 ans juste avant la visite de Nicolas Sarkozy en mars 2009. Mais après sa demande de transfert de Florence Cassez en France  la réponse de la majorité des médias mexicains a été d’appuyer la politique de sécurité de Calderon. Ensuite la position de Sarkozy après le refus de l'Amparo a provoqué au Mexique une réaction nationaliste alimentée par des acteurs politiques. L'affaire a ainsi tourné en une question de défense du Mexique contre la position du gouvernement français. Dans ce contexte, l’affaire judiciaire s’est trouvée au plein milieu de disputes politiques et de manipulations médiatiques.

 

En quoi cela profite au gouvernement mexicain ?
Felipe Calderon a su tirer les bénéfices de cette crise, en tout cas à court terme, notamment en recevant l'appui politique et social de l’opposition et de l’opinion publique car les gens pensent ici dans leur majorité que Florence Cassez est coupable.

 

"Pas d'évolution du dossier avant 2012"

 

Comment la situation peut-elle aujourd'hui se débloquer ?
La demande du recours pour réviser l'Amparo a été faite, le dossier est donc entre les mains de la Cour suprême de Justice de la Nation. Dans ce cas, il y a deux possibilités: la première est que le temps passe. L'administration de Felipe Calderon prenant fin en 2012, la Cour suprême peut décider ensuite qu'il y a eu violation des droits de l'accusée, ce qui rendrait possible la libération de l’accusée.

La deuxième possibilité est que la Cour suprême statue que Florence Cassez est coupable mais que Mexico transfère l'accusée en raison des accords signés avec la France (NDLR: la Convention de Strasbourg). La Cour suprême peut aussi administrer l'affaire pendant deux ans avant que la France n’entame des poursuites internationales.
Enfin, un changement de président en France en 2012 peut aussi changer la donne...

 

Pensez-vous que cette crise va aussi se ressentir au niveau économique et culturel?
Les affaires vont continuer comme avant et il n'y aura pas ou peu d'incidences économiques. Quant à la culture, elle est atteinte dans le cas l'année du Mexique en France, mais la relation amicale et culturelle entre le deux pays reste étroite. Les Français vivant ici savent que la culture française est toujours bien reçue au Mexique, comme par exemple le festival du film français, le travail de l'IFAL, etc.

Je pense donc que c'est plus une affaire politique et diplomatique. Car si l'on va dans le sens des rétorsions, la France pourrait aussi bloquer certaines aides pour le Mexique dans le cadre du mémorandum sur l'aide économique de l'UE, qui contient une clause sur le respect des droits de l'Homme au Mexique. La France a plus de ressources pour faire pression sur le Mexique que l'inverse mais je ne pense pas qu'elle s'en servira. Cette situation se prolongera donc autant que dureront les administrations Calderon et Sarkozy.

 

Propos recueillis par Jean-Marie LEGAUD

 

Article publié sur(www.lepetitjournal.com/mexico) mardi 15 mars 2011

Publié dans Politique

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