Enrique Peña Nieto mettra-t-il fin à la guerre de la drogue ?

Publié le par souslesoleildemexico

 

Samedi 1er décembre 2012, Enrique Peña Nieto a pris ses fonctions en tant que nouveau président du Mexique. Il devra relever un énorme défi : celui d'enrayer la spirale de violence liée au trafic de drogue qui ravage le pays.

Bien que contestée par la gauche et le mouvement étudiant #YoSoy132, la victoire du jeune et sémillant Enrique Peña Nieto en juillet 2012 marque le retour aux affaires du vieux Parti Révolutionnaire Institutionnel (centre droit). Issu de la Révolution mexicaine, le PRI avait en effet régné sans partage et sans interruption pendant plus de 70 ans avant de perdre le pouvoir en 2000 au profit du PAN (Parti d'Action Nationale) classé à droite.

Avec l'élection cette année-là du très libéral Vicente Fox, ancien dirigeant de Coca-Cola Mexique, beaucoup d'observateurs avaient vu dans cette alternance politique inédite, l'émergence d'une véritable démocratie mexicaine et la fin de la « dictature parfaite » du PRI comme l'avait qualifié l'écrivain péruvien et prix Nobel 2010 Mario Vargas Llosa.

Mais comment ce parti hégémonique trainant derrière lui une réputation de corruption et d'autoritarisme a pu revenir au pouvoir 12 ans après l'avoir perdu ? Pourquoi l'arrivée du nouveau président signifie-t-elle « la fin du cauchemar » comme l'a déclaré, fin novembre, l'actrice mexicaine Salma Hayek de passage à Acapulco ?

Les Mexicains sont en effet exaspérés par le climat de violence qui règne dans le pays depuis que l'ex-président Felipe Calderón a déclaré en 2006 la guerre contre les narcotrafiquants. Le PRI malgré -ou grâce à- son passé semble le seul parti capable d'enrayer cette spirale de violence exacerbée en négociant avec les cartels et ainsi ramener la paix civile.

 

Près de 60 000 morts en 6 ans

Président « mal élu » en 2006, Felipe Calderón avait alors décidé que « la guerre contre le narcotrafic serait sa priorité » (Ndla : sa victoire étriquée contre son rival de gauche Andrés Manuel López Obrador était entachée de fraudes). Presque 6 ans plus tard, après avoir mobilisé quelque 400 000 policiers et 50 000 soldats, le résultat est effroyable. Cette guerre de la drogue a fait près de 60 000 morts sans compter les 25 000 disparus. Pire, elle a plongé presque tout le pays, surtout les Etats du nord proches des Etats-Unis, dans un climat de quasi guerre civile.

C'est en fait tout un équilibre de la société mexicaine qui a été bousculé explique Jorge Carrasco journaliste à la revue d'investigation Proceso. « Auparavant les caciques du PRI avait la main mise, ou au moins l'autorité nécessaire, sur les narcotrafiquants pour assurer une certaine paix sociale. Les règles étaient établies avec la complicité des autorités jusqu'au sommet du pouvoir. Chaque cartel avait donc son business et son territoire. Avec l'arrivée du PAN en 2000, les interlocuteurs et les règles ont changé. De plus, avec la déclaration de guerre de Felipe Calderón en 2006 , c'est tout ce pacte social qui a volé en éclat. »

 

Malheur à celui de l'autre camp

Les nombreux homicides sont pour la majorité le fait de fusillades et règlements de comptes entre « narcos » pour la dispute de territoires ou « places » même si les actions armées menées par les militaires ou la police sont souvent sanglantes.

Malheur à celui qui n'a pas choisi le bon camp. Les victimes ne sont pas seulement des « sicarios », ces jeunes recrutés par un cartel pour quelques milliers de pesos, les « narcos » ciblent aussi les policiers municipaux, les politiques locaux, les notables et chefs d'entreprises, en fait tous ceux soupçonnés de collaborer avec les autorités ou pire avec le cartel ennemi.

On assiste depuis 2007 à une escalade dans l'horreur : corps mutilés, têtes coupées et exposées dans des lieux publics afin d'effrayer le parti adverse. Il n'y a pas une semaine sans qu'un journal mexicain ne relate en Une ce genre de faits macabres dans les villes de Monterrey, Ciudad Juarez, Tamaulipas, Morelia, Veracruz ou Acapulco.

 

Trafics en tous genres

Parmi les cartels, les deux plus puissants, le cartel de Sinaloa à l'ouest et celui des Zetas (dit aussi du Golfe) à l'est, se livrent une guerre sans merci pour maîtriser les routes de la drogue qui mènent aux Etats-Unis. Depuis une dizaine d'années, ils ont ajouté le trafic de migrants à leurs crimes. Venant d'Amérique centrale ou de pays pauvres d'Amérique du Sud, ces jeunes latinos cherchent à franchir la frontière nord du Mexique et rentrer aux Etats-Unis. Ces clandestins sont alors la proie des gangs qui peuvent compter sur l'indifférence des autorités mexicaines voire de leur complicité. Rançonnés, kidnappés, les migrants sont utilisés comme passeurs de drogues et leur destin devient encore plus tragiques quand ils tombent aux mains du gang ennemi. Des dizaines de milliers de migrants disparus n'ont toujours pas été retrouvés.

 

Un pari risqué pour EPN

Les partisans du nouveau président misent donc sur l'expérience du PRI et « ses arrangements avec les chefs de cartels », comme par le passé, pour mettre fin à la guerre de la drogue. C'est un pari risqué pour Enrique Peña Nieto car il est difficile aujourd'hui de savoir comment les choses vont tourner comme l'explique la journaliste française Babette Stern auteur du livre Narco Business. « Chaque solution (légalisation des drogues, monopole d'un seul cartel) apporte son lot de questions. Quel cartel peut aujourd'hui maîtriser un marché partagé entre des groupuscules armés et incontrôlables. Et puis, il faut aussi regarder de l'autre côté de la frontière, les Etats-Unis. Vont-ils s'attaquer à la demande et aux 30 millions de consommateurs américains ? Sont-ils prêts à contrôler la vente d'armes états-uniennes qui alimentent les mafias mexicaines ? On peut en douter. »

Dans ce domaine comme dans d'autres, la réussite du Mexique dépendra aussi de la position du puissant voisin américain. Un siècle après, la maxime de l'ancien président Porfirio Diaz reste plus que jamais d'actualité : « Pobre Mexico, tan lejos de dios y tan cerca de los Estados Unidos ! » (« Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si proche des Etats-Unis ! »

 

Jean-Marie LEGAUD

Article publié dans Le Télégramme

http://www.letelegramme.com/ig/generales/france-monde/monde/mexique-guerre-sans-fin-contre-la-drogue-09-12-2012-1935960.php?xtmc=narcotrafic&xtcr=2

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